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Ceux qui voient rouge face au vote blanc Par Jack Dion, directeur adjoint de la rédaction de MarianneDans son dernier livre, La Lucidité, l'écrivain portugais José Saramago conte l'histoire d'une capitale du sud de l'Europe plongée dans une forme d'insurrection, à la suite d'une élection municipale où les partis traditionnels sont écrabouillés par une coalition inédite, constituée d'électeurs ayant voté blanc. A quelques semaines de l'échéance présidentielle, cette fable du prix Nobel de littérature rappelle qu'il existe une catégorie de citoyens qui ne se reconnaissent aucunement dans l'offre politique, et qui demeurent néanmoins attachés au suffrage universel, au point de se rendre au bureau de vote pour y glisser un bulletin dont la couleur est un cri de colère.
Le problème c'est que, pour l'heure, en France, le vote blanc n'existe pas, puisqu'il est considéré comme un non vote, au même titre que les bulletins nuls ou les abstentions. Or la démarche de celui qui exhibe le blanc constitue un acte délibéré : celui d'un citoyen qui refuse l'abstention, mais qui ne veut voter pour aucun des candidats (ou des partis) en lice. Il serait donc temps de réviser la loi électorale en conséquence. Les adversaires d'une telle évolution expliquent que la reconnaissance du vote blanc mettrait en cause la légitimité de ceux qui sont élus. Dans ce cas, il faudrait aller au bout de la logique, et rendre le vote obligatoire, puisque l'abstention s'est élevée à 35,6% au premier tour des législatives de juin 2002, et même à 57% lors des élections européennes de juin 2004.
Dès lors que le vote n'est pas obligatoire et que l'acte citoyen est un acte libre (ce qui est une bonne chose), autant ne pas mélanger les torchons et les serviettes, et donner au bulletin blanc toute la place qu'il mérite.
___________________________________________________________________________ Arnaud de Montjoie a chroniqué le livre dans l'édition du 30 novembre 2006 de Témoignage chrétien. Le Monde et Télérama (en entier), L'Humanité puis Le Nouvel Observateur (extraits) Critique José Saramago : une révolution blanche
En cette période qui conduira dans quelques mois les Français à élire un nouveau président, voici un livre qui ne pouvait tomber mieux. Drôle, sarcastique, mais également sombre dans ses attendus, le nouveau roman de José Saramago (son quatorzième traduit en français) est, sous les dehors d'une fable – genre qu'il affectionne –, un livre de colère et de dénonciation contre un système démocratique qu'il estime dévoyé. Tout débute dans la capitale d'un pays imaginaire, celle-là même dont les habitants, dans L'Aveuglement, furent victimes d'un terrible et inexplicable phénomène de cécité. Pour l'heure, c'est une nouvelle épidémie qui semble toucher la ville au soir d'une élection municipale : les résultats affichent 70 % de votes blancs et toute la classe politique se trouve partagée entre stupéfaction et incompréhension. Immédiatement, le premier ministre réagit en ordonnant la tenue de nouvelles élections. Malgré les appels à la raison, relayés par les médias, le dimanche suivant, la sanction tombe, sans appel avec, cette fois, 80%de bulletins blancs. Face à ce "coup brutal porté à la normalité démocratique", le gouvernement, réuni en urgence, ébauche des hypothèses (menace terroriste, conspiration d'un groupe subversif…), s'interroge sur la conduite à tenir, et enfin décrète l'état d'exception. Censure, infiltration des prétendus "blanchards", arrestations, interrogatoires, rien n'y fait. Pis, la population impassible, murée dans le silence, sûre de son bon droit civique, se met à arborer des badges rouge et noir où il est écrit : "J'ai voté blanc." Irrité devant cette nouvelle provocation, le gouvernement décide cette fois d'instaurer l'état de siège avant, paniqué, de plier bagages lors d'une nuit des plus cocasse et singulière.
JEUX SÉMANTIQUES Pour endiguer la "peste blanche", un cordon sanitaire est placé autour de la ville scélérate qui ne sombre pas dans le chaos espéré. Malgré des tentatives de déstabilisation allant de la grève à l'attentat. L'arrivée d'une lettre anonyme désignant une femme, épargnée lors de L'Aveuglement, comme probable cerveau des "blanchards" va précipiter le dénouement. Et le drame où va être entraîné, outre cette femme et son chien, un commissaire trop lucide pour mener à bien sa mission... D'un aveuglement à l'autre, d'une prise de conscience à l'autre, ainsi navigue-t-on dans ce roman dense, sinueux, parsemé de digressions, d'adresses au lecteur, de dialogues (les conseils des ministres s'offrent comme des morceaux de choix), de jeux sémantiques, de détournement des codes du polar et du récit d'espionnage. Subversif en diable, ce roman si bien nommé est un petit bijou d'intelligence et d'humour, dont on ne saurait trop conseiller la lecture à chacun. A commencer par les politiques de tout bord.
UN GRAND COUP DE BLANC Voici venu le temps des paniques électorales. Dans la capitale d’un pays imaginaire qui pourrait être le Portugal, une élection tourne mal. La droite et le centre sont à égalité à 8 %, la gauche n’enregistre que 1 % des voix, et le pire est ailleurs : 83 % des votants ont mis dans l’urne un bulletin blanc. Que faire ? Les pouvoirs publics hésitent sur la conduite à tenir face à ce vote blanc qui déroge aux lois de la normalité démocratique, et, finalement, se résolvent à l’Etat d’exception. Le gouvernement quitte la ville, l’entoure d’un cordon sanitaire, fustige une tentative de déstabilisation et organise un attentat dont il veut faire endosser la responsabilité à une organisation fictive. Les « Blanchards », comme on les appelle alors, auraient donc à leur tête une femme, la seule à avoir échappé à une épidémie qui a rendu la ville aveugle, quatre ans auparavant. Peu importe que cette femme n’y soit pour rien : « Il n’y a pas de personne innocente, dit un ministre, quand on n’est pas coupable d’un crime, on est immanquablement coupable d’une faute. » Un maire et un commissaire seront les seuls à sauver l’honneur des politiques dans cette farce cruelle. Reprenant le personnage de L’Aveuglement (1995), qui mettait en scène l’épidémie de cécité et les débordements qu’elle engendrait, l’écrivain José Saramago est encore animé d’une sainte colère. Ce roman, une fois de plus mené tambour battant par des dialogues qui s’enchaînent sans guillemets et un récit qui bascule sans prévenir dans le fantastique, est un formidable coup de semonce contre une prétendue démocratie qui n’a de nom que le protocole électoral censé la justifier et la légitimer. Un roman politique ? Bien sûr. Quand la démocratie ne s’illustre que par ses rites électoraux et que ses ferveurs s’enlisent dans la résignation, alors s’effiloche aussi tout ce qui la retient, et l’explosion menace. La philosophie politique exige un ton respectable, Saramago utilise celui du romancier qui peut brasser les passions et rendre vraisemblables les cataclysmes. Quand on lui demande si son roman est prémonitoire, il répond sobrement qu’il est d’abord, sous ses dehors imaginaires, un état des lieux : « J’exprime mon mécontentement contre le fonctionnement d’un système qui ne tient que par les cérémonies qu’il organise, explique-t-il. Nous sommes à une époque où l’on peut discuter de tout sauf de démocratie. Nous vivons dans un système démocratique, régenté par les seigneurs de l’argent, où le pouvoir du citoyen est extrêmement limité. J’attends qu’un jour une femme ou un homme, candidat à une élection politique, ait le courage de dire à la télévision : chers concitoyens, il faut que je vous avoue que je n’ai aucun pouvoir. » De même qu’un seul mot avait fait basculer l’histoire d’un pays et celle d’un homme dans L’Histoire du siège de Lisbonne (1989), le simple mot « blanc » pulvérise ici toutes les valeurs et réveille les passions les plus sanguinaires du pouvoir. En exergue, José Saramago cite Le Livre des Voix : « Hurlons », dit le chien.
Gilles Heuré Le dimanche noir du vote blanc José Saramago. Mon intention, c’est de dire « qu’est-ce que cette statue intouchable qu’on appelle la démocratie ? Comment fonctionne-t-elle ? Pour quel profit ? Comment les gens peuvent-ils accepter de jouer avec des règles truquées ? Que se passerait-ils s’ils en prenaient soudain conscience ? » L’Humanité. Ce qui est étonnant c’est que les gens pourraient se révolter, ou refuser de voter. Là, ils disent : nous refusons de nous prononcer. José Saramago. Le vote blanc n’est pas un refus de se prononcer, comme l’abstention, mais un constat du fait que le choix proposé n’est apparent, et qu’en fait, entre les options A, B, ou C, il n’y a aucune réelle différence. Entre conservateurs et socialistes, par exemple. Je sais, ce n’est pas la même chose. Mais pour un communiste comme moi, qui constate que le vrai pouvoir est économique, la différence, de ce point de vue, où se trouve-t-elle ? Nous avons subi une anesthésie sociale qui a fait passer des objectifs justes et nécessaires, comme le plein-emploi, au rang d’absurdités. La réaction des citoyens est donc, en fin de compte, absolument logique. Je reconnais que cette ville est un peu idyllique. Mais, une fois le point de départ imaginaire admis, tout s’enchaîne avec rigueur, selon une logique de cause à effet, comme un mouvement d’horlogerie. L’Humanité. La conclusion de tout cela n’est pas très optimiste. José Saramago. Elle est complexe. L’ordre triomphe, mais il a montré qu’il est fragile, puisque jusqu’au plus haut niveau, ses représentants sont vulnérables, peuvent être contaminés par cette lucidité. Je pense que rien n’est définitif. D’ailleurs je vous rappelle l’épigraphe du livre : « Hurlons, dit le chien. » Je pense qu’il est temps que nous commencions à hurler. C’est pessimiste mais pas désespéré. Et surtout pas définitif. Le problème reste posé. Que va-t-il se passer avec cette ville ? L’Humanité. Comment ce livre a-t-il été reçu au Portugal ? José Saramago. De manière exemplaire, par une incom-préhension quasi-totale. À quelques exceptions près, la critique et le personnel politique l’a pris comme le pamphlet d’un communiste « qui montre son vrai visage en mettant en cause la démocratie ». Du côté des lecteurs, c’est beaucoup plus nuancé : la plupart ont compris que ce que je veux, c’est qu’on discute sur ce que nous devons appeler démocratie. Propos recueillis par Alain Nicolas, 19 octobre 2006 |
| "Rebuts de presse"Tous les jeudis, la presse littéraire décodée par l’un des chroniqueurs du service Livres du Nouvel ObservateurAuteur : DIDIER JACOBJeudi 26 octobre 2006 |
N. O.- Vous appelez les gens à voter blanc ? J. Saramago.- Non. Je ne fais pas cette propagande-là. Ce que je dis, c’est que, dans une élection, on peut choisir de voter pour un parti, on peut rester chez soi, on peut rayer son vote ou on peut voter blanc. L’abstention, c’est la solution la plus facile, mais ce n’est guère significatif. Tandis que les gens qui font l’effort d’aller voter peuvent, par le vote blanc, exprimer d’une manière claire un mécontentement. Et dire, comme dans le livre, qu’ils en ont marre de voter depuis si longtemps sans voir, dans les faits, aucun, ou très peu, de changements. Même 20% de votes blancs pousseraient les gens à réfléchir. Vous savez, je ne fais pas mystère de mes convictions, je suis communiste. On me l’a souvent reproché, comme si j’étais un ennemi de la démocratie. C’est absurde. Je suis, au contraire, un communiste qui dit : sauvons la démocratie. Car ce que nous avons là, que nous appelons démocratie, n’est qu’un simulacre. On se rit des pauvres dans les cabinets du pouvoir. On rigole du pauvre troupeau que nous sommes. Il est temps de faire quelque chose. N. O.- Le vote blanc, dit-on en France, sert l’extrême droite. C’est du moins ce qu’affirment les hommes politiques qui appellent les électeurs à voter pour les partis démocratiques… J. Saramago.- De la mauvaise foi pure et simple. Au fond, ils disent : non, ne votez pas blanc, parce que nous voulons rester là où nous sommes, au pouvoir. M. Le Pen n’a d’ailleurs pas eu besoin de votes blancs pour faire le score qu’il a fait devant M. Jospin. Le droit de voter blanc est, de toute manière, un droit démocratique
Date de création : 28.10.2006 @ 00:49
Dernière modification : 08.04.2007 @ 17:56
Catégorie : Littérature et vote blanc
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